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01/06/2014

"Il y a longtemps que je t'aime" par Daniel Zenner


Jamais je ne t'oublierai. Tu es si forte, si belle, toujours présente à mes côtés. Voilà déjà trente printemps que nous sommes ensemble. Les années t'ont à peine égratignée. D'ailleurs tu me survivras, car tu es faite de cette matière, qui défie le temps.
Je me rappelle de notre première rencontre. Tu étais sagement assise, discrète, au milieu d'une foule disciplinée dans cette usine bruyante au cœur des Vosges. Mais c'est toi que j'ai remarquée. Tu m'as vu. Tu m'as alors lancé tes atomes crochus qui se sont immédiatement et irrémédiablement fixés dans ma tête. Pour la vie.



"Il y a longtemps que je t'aime" par Daniel Zenner
Ne m'en veut pas si quelquefois je t'ai délaissée. Les vissicitudes de la vie, les rencontres dues au hasard ou celles provoquées, les automnes un peu trop nostalgiques et mélancoliques n'ont jamais réussi à entamer notre relation.
Après quelques semaines, parfois plusieurs mois, on se retrouvait toujours. Tu me laissais vivre mon petit bonhomme de chemin, aller jusqu'au bout de mes aventures, gravir les montagnes et penser dans les déserts. Tu m'attendais, sage et discrète, comme je t'ai remarquée la première fois. Tu te rappelles? Dans l'usine bruyante au cœur des Vosges.
La passion de la cuisine. Voilà ce qui nous a réuni, voilà le ciment qui nous a lié pour la vie.

Nous avons ensemble partagé tant d'émotions gourmandes. La veille d'un grand festin, j'allais te chercher, toi la sage et la discrète. Nous discutions ensemble du menu et je sais que tu te réjouissais de participer à l'aventure culinaire. Tu en étais même la clé de voûte. Sans toi, je n'aurai osé réaliser ma bouillabaisse d'anthologie, celle qui a réuni autour de ma table de fête, par un pâle et froid dimanche d'hiver, une trentaine d'amis, aventuriers de la fourchette et esthètes de bouche. Grâce à un grand chef cuisinier officiant sur la côte, j'avais réussi à me procurer un formidable Saint-Pierre, des gallinettes, de la girelle violette, de la donzelle à barbe, le petit mulet (celui de roche), le parfumé rouget et la rascasse iodée. Et les cigales de mer étaient encore vivantes! Rappelle toi! Les grosses coquillettes de Comolli, celles qu'ajoutaient mon père dix minutes avant de servir, baillaient de plaisir, nageaient, complaisantes dans le bouillon rouge nourri des carcasses et des entrailles des crustacés.
Et le dernier couscous que nous avons réalisé ensemble...Je savais que tu aimais entendre au petit matin, les morceaux de poitrine et de collier de mouton rissoler. Je te laissai donc à la manœuvre, conduire avec de la belle matière, l'ouvrage gastronomique: la Marga naissait, s'enrichissait au fur et à mesure des parfums des herbes et des épices orientales. Voilà que je me promenais maintenant, bras dessus, bras dessous avec toi, dans les ruelles ombragées de la Médina de Fès.

Et cette magistrale blanquette de veau, donnée le 19 juin de l'an 1992, à cent convives réunis pour festoyer autour des plats emblématiques de la cuisine française. On m'avait fait l'honneur de me choisir pour réaliser la blanquette. Bien sûr, je t'avais choisie pour m'accompagner. Tu es de la race de celles qui œuvrent en silence, sages et discrètes, fidèles, tellement fidèles, trop fidèles...
C'est aussi pour cela que je t'aime.

Cet après midi, je brasse. Et après je t'embrasse. Ce matin, en me levant avec le soleil, je ne savais pas que j'allais brasser. Un brouillard épais et tiède monte de la plaine. Il enveloppe toutes choses dans un calme absolu. Seul le chant du tuyau de la fontaine en grès vient accompagner ce silence feutré. Je sens le soleil tout proche, juste au dessus de la cime des plus grands sapins, prêt à percer la brume opaque. J'adore avec toi, sentir les parfums du malt qui, par une alchimie complexe, se transforme par paliers successifs en une boisson cinq fois millénaire. L'eau de mes sources se marie à l'orge née de la terre. La fleur de houblon, volubile et odorante est née de l'air. Ma bière demande du temps, je la goûterai très bientôt, dans quatre mois au plus tôt.
Et les cochonnailles. Tu adores ça. Quand à l'aube, le porc est saigné. Le sang chaud qui s'échappe en jets saccadés de l'artère jugulaire, ce n'est pas ton truc. Tu restes à distance, prête à intervenir puis on travaille ensemble pendant trois jours à saucissonner, à cuire tête et pieds, à boire à la santé du défunt roi cochon.

Oh toi ma belle, nous vieillissons ensemble. Tes parfums m'enivrent toujours.
Nous allons encore longtemps vivre l'aventure culinaire. Seul ton cul n'est plus aussi reluisant que celui que je t'ai connu au début de notre rencontre, tu te rappelles? Dans cette usine bruyante au cœur des Vosges.

Ton cul? Il est même devenu noir, patiné par les centaines d'heures que tu as passées sur le dessus de ma cuisinière à bois Scholtès, construite à Thionville en 1937. Oui, ma casserole inox De Buyer quatre vingt litres est de la fête, à mes côtés depuis plus de trente ans.

Je la vois vivre. Elle aime caraméliser le collier d'agneau, attendrir dans un bouillon d'hiver le paleron, le plat de côte et le jumeau. Elle est belle, imposante. Je la caresse, la frotte, la sèche, puis elle m'attend, sage et discrète sur l'étagère du cellier. Elle me survivra.

J'ai écrit cette nouvelle, suite à une discussion, hier, avec quelques amis cuisiniers. Nous avons parlé casseroles. Je me suis aperçu, que comme eux, j'avais mes ustensiles fétiches. Je leur ai alors montré mon faitout en fer blanc étamé qui ne me sert que pour cuire les Dampfnüdels. Puis mes vieux moules à kougelhofs, dont les empreintes des doigts du potier sont restés gravées dans la terre cuite. Mes russes et rondeaux en cuivre ont aussi leurs histoires, des histoires de cuisiniers, attachés à leurs casseroles...


Par Daniel Zenner









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